Grimpe… escalade… et salles de bloc commerciales
Vous avez peut-être lu cet article du Monde, qui a bien tourné sur les réseaux sociaux. Les salles commerciales d’escalade en France “vont mal”, ça pleure. Nous l’avions déjà bien senti ces derniers mois : manque d’investissements sur le matériel et les locaux, promotions sur les abonnements, et d’autres propositions de nouveautés souvent surprenantes, farfelues. Comme une errance.. Sur le territoire Suisse également cela se ressent.
Cet article, dénonçant le modèle “bloc burger” dit clairement les choses. Cela semble froisser certains dirigeants. Néanmoins, nous sommes une majorité d’utilisateurs à le valider. D’ailleurs les données comptables le confirment désormais, et c’est bien le seul langage que connaissent les investisseurs…
Voici mon avis sur le côté sportif de l’expérience que j’ai des salles commerciales de bloc. Que cela soit en tant que grimpeur ou entraîneur. Car j’ai dès le début été très surpris de toutes les erreurs commises et l’entêtement avec lequel elles ont été perpétuées.
Pourtant les spécialistes du marketing sont aux manettes. Mais quand on ne connait pas réellement ce que l’on veut vendre, cela amène à faire de mauvais choix… L’arrogance mène à l’entêtement. Je m’en serais bien passé. Oui je me serais bien passé de ces centaines d’heures à travailler dans des très mauvaises conditions dans ces salles de bloc. Que cela soit pour la salle où je me trouvais, pour une association sans structure propre, ou un client privé. Mais pour mon entraînement personnel, j’ai vite pris la direction de la poutre et de la barre à traction à la maison. Car les critiques de la clientèle sont rarement écoutées par les dirigeants quand les chiffres sont bons… On te fait bien comprendre que tu parles dans le vide.
J’espère que cela va changer à l’avenir. Il va bien falloir pour reconquérir une clientèle lassée, afin de satisfaire les actionnaires.
Une incompréhension profonde de la grimpe
Je reviens sur cet article du Monde, écrit par Sacha Leclère. L’autrice part d’un “sport marginal”. Je ne sais pas si elle grimpe. Je comprends le “marginal” comme différent. Il me convient très bien.
Comme le disait Edlinger, la grimpe, l’escalade, n’est pas un sport mais un mode de vie. La gestion de la PEUR ainsi que le rapport à la NATURE sont des ingrédients essentiels de cette activité qui demande un réel engagement, de la régularité, de la patience. C’est compliqué pour quelqu’un qui vit en ville, a une famille, un boulot prenant, une condition physique à revoir.
Zapper ces exigences en proposant une escalade dénaturée, épurée, simplifiée dans une salle de bloc ? Pourquoi pas, c’est ce qui a été sciemment inventé. Mais cette escalade est-elle assez intéressante pour générer et fidéliser une clientèle ? Est-elle agréable, addictive, stimulante sur le moyen ou long terme? Il semblerait actuellement que non. Surtout au vu de la conjoncture économique, qui complique les choses. On pourrait également parler des blessures créés ou accentuées par les salles de bloc. Et après on dit que c’est la grimpe en falaise qui est dangereuse et qu’il faut la standardiser…
Le monde des salles d’escalade commerciales, plus particulièrement pour le bloc, a ouvertement revendiqué la séparation entre l’escalade (en salle, pour la salle), et la grimpe (en salle ou sur le rocher, mais POUR le rocher). On a par exemple vu le slogan « urban natural climbing« , qui ne veut rien dire… Et maintenant il va falloir que ce courant peaufine ce qu’il a créé. Qu’il le comprenne. Qu’il réalise ce qu’il a retiré et ajouté. Tout en nous laissant grimper sur le rocher. Sans longe ni casque si on le souhaite. La séparation est consommée.
Des salles d’escalade pour tous ?
Quand tu vas jouer au tennis, tu as un terrain réservé pour toi et le ou les autres joueurs ? Quand tu veux nager, tu le fais dans une ligne réservée ? Quand tu veux jouer au handball, tu le fais sur un terrain sur lequel sont présents seulement les joueurs ? Quand tu veux faire du renforcement musculaire, tu peux avoir un accès exclusif à l’agrès pour une durée donnée ? Ces lieux sont entretenus, protégés et permettent de pratiquer dans des conditions au minimum convenables. Et pourtant, je ne parle pas du contexte des compétitions officielles.
Alors, pourquoi dans une salle de bloc commerciale :
– La fréquentation est énorme, pas contrôlée, pas limitée. Il faut faire la queue pour essayer un bloc. Malheur si tu zippes au premier mouvement!
– La chaleur est étouffante et tu n’as pas la permission d’enlever ton tshirt.
– La vraie magnésie, en poudre, est interdite.
– Le bruit est assourdissant. Encore plus si une animation sonore est organisée et que tu n’as pas été prévenu malgré ton abonnement.
– Des enfants courent partout et/ou hurlent pour la fête d’anniversaire.
– Il est interdit de manger, même des en-cas sportif en cours de séance!
– Les odeurs de viande et frites du restaurant se répandent. Voir même les verres de bière circulent entre les blocs (génial quand tu tentes d’éduquer des mineurs).
– Le personnel à l’accueil est fatigué, stressé, et agressif au sens commercial (“hey, tu prends une carte 10 entrées ? “- ça me fera une com’…).
Je pourrais aussi ajouter des infrastructures vieillissantes, sales. Des prises poncées et brillantes, sur des volumes défoncés. Des ouvertures standardisées et bâclées. Mais là on va sur des cas extrêmes. Et j’en connais plusieurs!
La salle de bloc Depot Climbing à Sheffield (UK) que j’ai visitée durant les fêtes. C’est IMMENSE et il y a TOUT. Pourtant le port du tshirt est obligatoire et l’espace enfants est au milieu, sans séparations. Un samedi après-midi chaud et pluvieux du mois de mai : cela doit être l’enfer?
Et pourquoi pas des salles pour les escaladeurs ?
“Je suis un escaladeur, c’est à dire que je fais du bloc en salle pour me défouler. L’escalade est un loisir pour moi. Je ne cherche pas absolument à progresser pour soigner mon manque d’estime personnelle. Je ne ressens pas un lien fort et vital avec la nature. Je n’aime pas avoir à gérer la peur.”
Il me semble que ce type de personne est le coeur de la clientèle rentable pour les salles ? C’est ce qui est revendiqué en tout cas. L’escaladeur qui vient de temps en temps, mais régulièrement. Il loue ses chaussons, puis après sa séance va au bar et finit au restaurant. Ce type d’escaladeur a besoin de blocs très faciles, faciles et éventuellement de difficulté moyenne. En quantité pour ne pas se lasser.
Quel est l’intérêt de lui proposer des blocs avec des petites prises de pieds glissantes (les chaussons ajustés ça fait mal, les chaussons techniques sont trop chers) ?
Des blocs avec des arquées ou des bidoigts? Trop douloureux et traumatisant…
Des blocs hauts et/ou dynamiques, inspirés de ce qui se fait actuellement en coupe du monde ? Cela fait peur et c’est traumatisant pour les articulations. Que l’on chute ou pas. Que l’on chute ou pas sur les gens qui circulent ou trainent sur les matelas.
Pourquoi proposer un format hybride de salle de bloc qui plairait en théorie à tous les types de pratiquants ? Les grimpeurs comme les escaladeurs ? Pour finalement ne convenir à personne…
Prenons l’exemple des stations de ski alpin. Plus les pistes sont larges, lisses, faciles, accessibles, et plus les clients sont contents. Dans leur grande majorité néanmoins. Le choix de la facilité est assumé. Pour les autres, qu’ils fassent du piquet où qu’il aillent à la Grave.
Et des salles d’entrainement pour les grimpeurs ?
Si le grimpeur va en salle, c’est pour s’entraineur afin d’être meilleur sur le rocher. C’est mon cas. Et c’est la raison originale de l’invention des murs d’escalade dans les 80’s.
Souvent, le malentendu peut commencer dès l’accueil avec du personnel non grimpeur, et des questions surprenantes, décalées.
Les ouvertures peuvent être très typées parkour ou compétition. Ce qui n’apporte pas grand-chose sur le caillou. Le pire étant quand l’esthétique prime sur les mouvements… Et là je vais vite m’ennuyer.
Très souvent, il va manquer les outils essentiels dont on a besoin pour s’entrainer. Poutres, poids, anneaux ou TRX ( indispensables! ), banc de développé couché, et surtout un PAN.
Le pansement pour parer à l’absence du pan (spraywall), c’est la Kilterboard. C’est rigolo, ludique, ça fait stylé sur Instagram. Hyper tendance en France. Pas besoin de payer de la main d’oeuvre pour le renouveler, ni d’apprendre aux clients à l’utiliser. C’est la solution de facilité pour tout le monde. Mais un pan est le MEILLEUR outil d’entraînement après la pratique elle-même. J’y reviendrai dans un article. Vous en connaissez beaucoup des salles d’escalade de bloc avec un beau pan ? Pas un truc minable caché dans un coin avec 50 prises et une seule inclinaison.
Salle de yoga, terrain de pétanque, concerts, boisson ayurvédique, massages, tout cela est secondaire, accessoire. Mais “ils” n’ont pas compris.
Je sais mon constat est sévère. Mais la réalité libérale le sera bien plus. Que va-t-il se passer dans les prochains mois ? Probablement des fermetures de salle, des rachats. Des dirigeants qui se feront dégager mais c’est le jeu (ça a commencé…). Tout comme pour les investisseurs qui iront jouer ailleurs. Tant pis pour les employés des salles, et les clients qui perdront leur abonnement. Les excuses sont déjà trouvées. Le contexte économique, le covid, les charges salariales, la TVA, etc.
Quelque part, c’est rassurant. Il y a des choses qui ne s’achètent pas. Comme le bonheur d’avoir réussi un bloc haut, avec un réta qui fait peur, dans une forêt magnifique. Surtout si tu t’es entraîné spécifiquement durant 2 mois avant ta réussite. C’était très arrogant de se revendiquer comme le nouveau porte-étendard de l’escalade en dénigrant les autres manières de pratiquer l’activité. Sans vraiment connaître l’âme de ce qu’on veut s’approprier.
Va-t-il y avoir une remise en question avec les survivants ? Pour plus de profit, c’est possible, mais peu probable. Une remise en cause sur la qualité et la pertinence du produit proposé ? On verra… Mais je pense que cela va surtout passer par la réduction du nombre de salles. On n’aura peut-être jamais de grande et belle salle moderne de voies en Haute Savoie… c’est assez dingue.
D’ailleurs, parlons rapidement des salles de voie. On voit que l’argent rentre moins, c’est là aussi évident dans beaucoup de salles. Pourtant, grâce ou à cause des impératifs de sécurité, elles ont moins poussé le bouchon dans l’escalade 3.0. Merci à la contrainte de la hauteur. Avec finalement très peu d’accidents graves malgré le manque de formation des clients. La plaie des auto-assureurs va-t-elle se répandre ? Pas simple comme situation, car les investissements sont élevés (plus de normes et de matériel, une nacelle, un grand volume à chauffer, etc). Bon courage…
Est ce que le concept actuel de remplir au maximum une salle de bloc avec tous les publics possibles (enfants + escaladeurs + grimpeurs) et leur vendre à manger ou à boire va se maintenir ? Certainement, s’il y a moins de concurrence. Vers des salles de blocs spécialisées ? Pourquoi pas avec des salles de loisir destinées uniquement aux escaladeurs. De toute manière, le « mal » est fait, on ne peut pas plus dénaturer l’activité verticale. J’y crois beaucoup moins pour ce qui est des salles commerciales prévues pour les grimpeurs souhaitant s’entraîner, malheureusement, … En tout cas, il va être nécessaire de réduire les coûts. En achetant des blocs déjà tracés par exemple.
L’associatif va-t-il reprendre du poil de la bête, comme certains l’affirment dans le poste LinkedIn que j’ai placé plus haut dans ce texte ? Pour le nouveau modèle de la zone grise entre fonctionnement associatif et commercial, peut être. Je ne sais pas s’il faut s’en réjouir. A fond avec les JO, cela ne convient pas à tout le monde. La FFME a fait des choix clairs. Et m’a bien envoyé chier pour notre projet de l’Arquée Libre (dommage, cela a été fait oralement, j’aimerais bien avoir une trace écrite des propos tenus).
Et pour le petit club qui galère avec son mur de 10 mètres de haut dans le gymnase du collège? Sans argent ni moyens matériels, on peut faire des choses grâce aux bonnes volontés. Mais cela reste limité.
Il nous reste la belle et romantique option de revenir aux salles de pan privées. Dans le garage ou la grange. C’était historiquement la naissance de la grimpe sur plastique (ok à l’époque c’était plutôt du bois ou des cailloux percés). En Haute Savoie, je connais 6 pans privés qui drainent quelques dizaines de grimpeurs. Dont notre Arquée Libre évidemment !
Les grimpeurs nous sommes comme ça. On aime être à l’écart. Et ne pas avoir de comptes à rendre!
Grimpe dehors en falaise, grandes voies ou bloc, pans privés, salles commerciales de bloc pour les escaladeurs, salles commerciales de voie : Autant de façons de pratiquer notre activité verticale qui peuvent co-exister sans avoir à se remettre en cause. C’est juste une diversité pour des objectifs différents.








J’ai commencé à grimper il y a 7–8 ans, à l’époque des “blocs burger”, avant l’essor des gros groupes. Des petites salles locales, peu fréquentées, avec des ouvreurs présents pour expliquer et aider à progresser, quel que soit le niveau.
Depuis, le modèle a évolué.
Mes besoins aussi.
J’ai testé l’associatif (mur de voie de 8 m derrière un terrain de hand), et franchement c’était pas ouf comme expérience.
Au bout d’un moment, j’ai eu envie d’aller vers le rocher. Et pour le coup je pense que c’est une minorité des pratiquants actuels.
Ce qui m’a longtemps gêné, c’est l’omniprésence des blocs dynamiques, avec l’impression que c’était ça la grimpe, et qu’il fallait s’y forcer pour être “dans le coup”.
Puis les blessures sont devenues la norme : douleurs, arrêts, reprises. Autour de moi dans les salles, c’est devenu « normalisé ». Ca fait partie du processus. « c’est normal, c’est l’escalade ».
Je ne dis pas qu’on ne doit jamais se blesser, mais considérer ça comme inévitable pose question.
Sur le papier, faire cohabiter escalade loisir, entraînement, enfants, bar et événementiel est séduisant, presque utopique.
Dans la réalité, les débutants peuvent se sentir jugés, et beaucoup viennent surtout consommer leurs blocs entre midi et deux, échauffement expédié avant la réunion suivante. J’ai été ce grimpeur-là longtemps.
Merci pour ce texte. Même s’il dérange, il met des mots sur un malaise que beaucoup ressentent sans toujours réussir à l’exprimer.
Concernant les enfants, étant papa: les espaces spécifiques à ce public méritent une réflexion à part entière et ne sont que rarement optimisés pour une famille de « grimpeurs », c’est à dire: maman et papa qui s’entraînent, tout en prenant des tours dans la surveillance de petits qu’ils aimeraient 1)voir grimper sans se mettre en danger et 2)ne pas gêner les adultes ni se faire écraser.
La tendance actuelle me semble d’en faire des sortes de plaines de jeux avec des prises, qui sont trop grandes, pas du tout insonorisés par rapport au reste de la salle, et ciblent des parents non initiés que souhaitent « lâcher » leur prole de façon passive, sans voir les éventuels dangers. Ce genre d’espaces favorisent une ambiance de surexcitation générale et sont très épuisants tant pour le parent « impliqué » que pour les petits (qui s’y amusent une petite heure avant d’épuiser les batteries).
Il manque aussi souvent un coin pour des activités plus calmes (coloriage et cie).
Pourtant je connais au moins un exemple et demi (voir deux) de salles ayant choisi
1)un dimensionnement de ces espaces adapté, tant en termes de surface que de hauteur
2)un environnement sonore plus calme dans ces espaces que dans le reste de la salle (pas de musique)
3)un ratio surfaces grimpables/agrès ludiques tourné vers la première activité. Toboggans et cie existent mais ne deviennent pas l’attraction principale.
Dans ces salles on arrive à grimper en famille correctement sans stress ni pour nous ni pour les autres, encore plus s’il y a une board de quelque type pas trop loin.
Bien sûr pour que cela marche il faut aussi une certaine culture de la parentalité… autour de nous on en connait pas mal dont le but est de lâcher la prole dès que possible sans avoir à s’en occuper, évidemment cela se prête bien à gêner les autres utilisateurs, peu importe l’infrastructure.
Enfin on connaît au moins deux exemples ayant opté pour une réelle séparation :
1)bimano (berne). On y trouve un immense espace ludique avec tarif séparé. Cet espace n’est pas du tout un espace d’escalade mais plutôt de motricité au sens large et est fait pour que les parents voient spontanément la nécessité de surveillance (des enfants non encadrés vont s’y blesser). Je pense que le cadre juridique doit leur permettre cette approche « spartiate » vis à vis du risque.
2)le camp de base (Bruxelles). Ils ont ouvert une 2eme salle 100%kids avec système de réservation en ligne. Cette fois ci il s’agit d’une vraie salle d’escalade mise à l’échelle.
Tout ça pour dire que c’est dommage de résumer la question à se dire qu’avoir des mômes au pied des blocs ou voies, ça fait ch…r.
Merci pour ton commentaire GL.
J’aime bcp le thème de salle de motricité… verticale! Qui pourrait s’appliquer aux « clients loisir » également.
Et heureusement, à ma connaissance, il n’y a pas eu d’enfants blessés gravement suite à la chute d’un adulte. Dans l’autre sens, oui (Solène A par exemple).
Bonne année.
Bonsoir,
Article réaliste qui dresse parfaitement l’état des lieux actuel. Je grimpe depuis 35 ans ( un vieux con quoi !). Pan dans ma chambre à 17 ans, puis dans mon garage. J’ai côtoyé certaines salles Marseille-Aix depuis leur ouvertures ( sans les citer). A la base on était 100/100 grimpeurs, un simple outil pour s’entrainer avec les copains. Depuis, ces salles rachetées par un grand groupe… On doit être 5/100 de grimpeurs. Mais anniversaires, pizzas, mouvements standardisés et à la mode ( coordinations, épaules, jetés…). Merci pour votre synthèse que je partage entièrement
Merci, ça me change des insultes que je reçois sur fb depuis la publication de cet article!